Les pseudo-gothiques

Nous avons vu, dans Les origines du « gothique » en littérature et au cinéma, que les composants fondamentaux du genre gothique sont :
— l’architecture médiévale ;
— l’« Au-Delà » (réel ou imaginé) ;
— un mystère inquiétant ;
— une atmosphère onirique ;
— une esthétique du sublime.

De ces cinq éléments seule l’architecture médiévale impose un contenu culturel bien déterminé, et pour cause : le mouvement gothique dans son ensemble en est issu. Il ne saurait y avoir de roman gothique qui n’enferme point ses personnages dans de lourdes pierres moyenâgeuses.
Cela étant, lorsque seul l’environnement médiéval manque au tableau, et que des lieux tout autant redoutables s’y substituent, la charge gothique de telles mises en scène reste forte. Dans ces cas, s’agissant du cinéma, nous avons proposé de qualifier ces œuvres de pseudo-gothiques.
Un raisonnement comparable pourra être tenu dans les cas où ça n’est pas l’architecture médiévale qui fait défaut, mais la référence à l’Au-Delà.
Bien que les parodies théâtrales et littéraires du roman gothique apparaissent dès la fin du XVIIIe, ce genre reste peu soluble dans l’humour. Par conséquent, un excès de drôlerie neutralisera l’atmosphère nécessaire. Là encore, seule la requalification en pseudo-gothique permet le repêchage.

Dans ces conditions, un certain nombre de films admis à figurer parmi les gothiques des pages précédentes auraient dû se trouver ici. Mais nous n’avons pas voulu nous montrer excessivement restrictifs lorsque les intentions des réalisateurs étaient à l’évidence tournées vers le « genre sombre ». Nous réservons donc cette page aux films dont il eut été dommage d’ignorer les quelques attributs gothiques, sans qu’ils puissent assurément satisfaire le spectateur venu chercher une œuvre gothique.

* * *

• Est-ce parce qu’à son arrivée à Londres le jeune Roman Polanski s’est vu refuser par la Hammer Film un de ses scénarios qu’il tourna ensuite cette parodie du Baiser du vampire ? Toujours est-il que Le bal des vampires (The fearless vampire killer), réalisé en 1967, contient quelques belles images gothiques auxquelles on peut être sensible à condition de faire abstraction des bouffonneries du scénario.
Si cette parodie s’inspire pour une bonne part de la Hammer, on y retrouve aussi des éléments typiques de l’Universal, ainsi qu’une étonnante ressemblance physique entre le Professor Abronsius de Polanski, et le funeste Docteur dans Vampyr de Carl Theodor Dreyer.

[…]

• L’Italie fasciste n’est pas idéale pour situer l’action d’un film qui tente d’exploiter un certain nombre d’éléments gothiques. Mais c’est surtout dans le traitement de ces éléments par le réalisateur Gianni Martucci, impropre de leur apporter la dimension du sublime, que The red monks (I frati rossi, 1988) échoue à susciter l’émotion gothique.

       

• Plus érotique que gothique, Le château des messes noires (Der fluch der schwarzen schwestern) — réalisé en 1973 par Joseph W. Sarno (1921-2010) — contient tout de même quelques éléments du genre (le château, le surnaturel inquiétant), autorisant une qualification de pseudo-gothique.

         

•  S’inspirant de Au coeur de la nuit (Dead of night, 1945), et probablement aussi du récent succès des Trois Visages de la peur (I tre volti della paura, 1963), la compagnie Amicus (Milton Subotsky et Max Rosenberg), principale concurrente de la Hammer Film, produira neuf films à sketches entre 1965 et 1980. Cet ensemble est très minoritairement gothique. Mais les quelques segments s’aventurant dans le genre sont suffisamment marquants pour mériter de figurer parmi les pseudogothiques. Passons cela en revue :
1 — Le train des épouvantes (Dr. Terror’s House of Horrors, 1965) offre une histoire de loup-garou assez ténébreuse.

Werewolf-06#  Werewolf-03#  Werewolf-02#

2 — Le jardin des tortures (Torture garden, 1967) contient deux macabres sous-sols (dans Enoch, et dans L’homme qui collectionnait Poe), recelant de terribles malédictions.

The Man Who Collected Poe-2#   Enoch-02#   Enoch-01#

3 — La maison qui tue (The house that dripped blood, 1970) emprunte au gothique la mise en avant de lieux menaçants. On y découvre une autre cave, cette fois occupée par un vampire. Mais aussi une boutique très inquiétante, et un musée de cire cauchemardesque.

House 13#   House 14#   House 20#

4 — Histoires d’outre-tombe (Tales from the crypt, 1972) nous accueille dans un environnement plus franchement gothique : le très spectaculaire cimetière de Highgate, à Londres. Un moine nous y reçoit dans une crypte où l’on regrette bien vite de s’être aventuré. Le reste du film ne réserve qu’une seule autre scène gothique, la terrible résurrection du vieux Grimsdyke.

Outre-tombe 2#   Outre-tombe 3#   Outre-tombe 8#

5 — Asylum (1972) n’a pas grand-chose de gothique, si ce n’est l’édifice en question : New Lodge, dans le Berkshire, une vaste demeure de style néogothique datant de 1857. Le segment L’étrange tailleur apporte également quelques noires émotions.

Asylum 1#   Asylum 3#   Asylum 4#

6 — Le caveau de la terreur (Vault of horror, 1973) est encore moins gothique, si ce n’est pour ses cimetières de nuit, un vrai et un faux. A noter que les faux cimetières au cinéma sont toujours plus gothiques que les vrais, comme le sont d’ailleurs les faux châteaux, etc. Le gothique se nourrit de l’irréel ; n’est-il pas né d’un songe d’Horace Walpole ?

Caveau de la terreur 1#   Caveau de la terreur 4#   Caveau de la terreur 6#

7 — Frissons d’outre-tombe (From beyond the grave, 1973) s’ouvre sur une nouvelle promenade dans le cimetière de Highgate (on ne s’en lasse pas), et contient une des histoires les plus gothiques de la série : La porte. Suivie de près par celle du « miroir » avec sa brève, mais très gothique, scène onirique.

Frissons d'outre-tombe 03#   Frissons d'outre-tombe 05#   Frissons d'outre-tombe 07#

8 — Brrr… (The uncanny, 1977) ne contient qu’un clin d’oeil gothique, avec sa salle des tortures médiévale vue par le cinéma hollywoodien des années 30.

The uncanny 9#  The uncanny 7#  The uncanny 1#

9 — Le club des monstres (The monster club, 1980) joue aussi sur la mise en abyme pour proposer des images gothiques (une formule récurrente dans les films de la Amicus). Elles sont de toute beauté, car le réalisateur ne craint pas d’en faire trop. On y trouve enfin une sorte de remake de La cité des morts (City of the dead, 1960).

Le club des monstres 11#  Le club des monstres 06#  Le club des monstres 10#

• Avec L’amante del vampiro (1960), puis L’orgie des vampires (1961), Renato Polselli fut l’un des précurseurs du gothique italien. En 1973 il réalise un troisième film à connotation gothique : La réincarnation d’Isabelle (Riti, magie nere e segrete orge nel trecento…). Le style très « expérimental » de Polselli donne à cette histoire de vampires sataniques l’impression d’avoir été tournée par un Federico Fellini devenu fou. Mais le film se regarde avec plaisir, ne serait-ce que pour son lieu de tournage : le fameux château de Balsorano (Les vierges de la pleine lune (1973), La crypte du vampire (1964), Vierges pour le bourreau (1965), Lady Frankenstein (1971), La settima tomba (1965), La marque de Satan (1975), et j’en oublie sans doute).

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La sorcière (La visione del sabba, 1988) de Marco Bellocchio (1939).
À part quelques éléments pré-gothiques shakespeariens, pas grand chose d’intéressant dans ce film « contemporain » et ennuyeux. Malgré l’évocation moyenâgeuse de l’inquisition, les seuls édifices en ruines sont de style classique ou néoclassique.
Amateur de gothique, passe ton chemin.

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• Dans le « Justine » de Chris Boger (Cruel passion, 1977) se trouvent quelques images gothiques.

1977 Cruel passion 1    1977 Cruel passion 2    1977 Cruel passion 3

6 réponses à “Les pseudo-gothiques

  1. Article très sympa.
    J’ai vu tous les films de la Amicus que tu cites, à l’exception du premier : Le train des épouvantes (Dr. Terror’s House of Horrors, 1965) qui me tente assez.

    • Merci pour ce commentaire encourageant.
      Je suis embêté, parce que je ne consacre pas assez de temps à ce blogue. Je devrais ajouter des dizaines de films pour qu’il soit au point. Bien des films, pour moi essentiels, n’y sont pas encore.

      • Ah! Superbe! j’ai hâte de voir cette liste! Je me rends compte de l’étendue de mon inculture, ayant approché le gothique plus par la voie de l’écrit que par la voie du 7è art! C’est dommage car c’est si riche, et je pense sincèrement me faire une liste de visionnage en reprenant point par point votre blog. (Si cela vous encourage à indiquer ce qui pour vous manque à votre blog, j’en serai plus que ravie!)

      • J’ai fait le chemin inverse : captivé par les images gothiques au cinéma, j’ai voulu découvrir les origines culturelles et littéraires de ce genre. Je suis donc allé voir du côté des grands classiques (le château d’Otrante, Les mystères d’Udolphe, etc.). Je me demande si je n’ai pas mieux retrouvé dans la poésie, plutôt que dans le roman, l’ambiance gothique du cinéma. Mais la poésie gothique du XVIIIe n’est pas facile d’accès (ou alors je n’ai pas bien cherché).
        Dans le cinéma gothique, il y a beaucoup de série B (voire Z). Attention à ne pas être refroidi par quelques mauvaises productions. Par ailleurs, en général le cinéma gothique n’est pas vraiment une adaptation de la littérature du même nom, car les personnages monstrueux et fantastique (vampires, loup-garou, etc.) tendent à prendre le pas sur les lieux, les ambiances, et les mystères dominant dans le roman. Il y a de belles exceptions ; et je pense que Le Corps et le Fouet (de Mario Bava, 1963) est un film véritablement gothique au sens du roman.
        Si je devais proposer quelques indications sommaires, ce pourrait être, très subjectivement :

        — De la Hammer Film [UK]
        Dracula (1958 – Le cauchemar de Dracula)
        Dracula Prince of darkness (1966 – Dracula Prince des ténèbres)
        The Vampire Lovers (1970)
        — De Mario Bava [réalisateur italien]
        La maschera del demonio (1960 – Le Masque du démon)
        La frusta e il corpo (1963 – Le Corps et le Fouet)
        — De Roger Corman [réalisateur américain]
        The Haunted Palace (1963 – La malédiction d’Arkham)
        Pit and the Pendulum (1961 – La chambre des tortures)
        — De l’Universal Studios [USA]
        Dracula (1931)
        The Wolf Man(1941)
        Nosferatu, eine Symphonie des Grauens (de Friedrich Murnau, 1922 – Nosferatu le vampire).

  2. Merci mil fois pour cette réponse, j’ai quelques Mario Bava chez moi, je vais commencer par ses films. Je reviendrai à vous pour vous livrer mes impressions!
    A quelle poésie gothique pensez-vous? J’aime beaucoup les poèmes de Poe et l’ambiance de sombre folie si bien retranscrite…
    Evidemment le Nosferatu de Murnau est un incontournable. On sent les influences post-expressionnistes, et c’est un bon début pour étudier le gothique. Celui de 1931 est un de mes préférés aussi, avec les attitudes si théâtrales de Bela Lugosi, on est tout de suite captivés par son jeu.
    Quant aux autres, j’ai hâte de les découvrir!

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