Les autres gothiques italiens

• Lorsqu’en 1956 Riccardo Freda (aidé de Mario Bava) réalise le premier film d’épouvante gothique italienne, I Vampiri, le public n’est pas au rendez-vous et la tentative reste isolée. Mais lorsqu’en 1959 sort à Rome Dracula il vampiro (c’est-à-dire Le cauchemar de Dracula réalisé en 1958 par la Hammer Film), le succès est énorme. L’année 1960 marque ainsi la naissance du gothique transalpin, et le premier à s’engager dans l’aventure sera Renato Polselli (1922-2006), un précurseur un peu oublié. Cette indifférence est compréhensible si l’on compare son premier film gothique, L’amante del vampiro (The Vampire and the Ballerina), avec Le masque du démon également réalisé en 1960 par Mario Bava, et pareillement inspiré du succès montant des gothiques de la Hammer.
L’amante del vampiro est donc un « bis » désargenté du Dracula de Terence Fisher, mais Polselli parvient tout de même à trouver l’atmosphère gothique en saisissant (avec une belle photographie noir et blanc) une nature inquiétante, des ruines d’aspect médiéval, et quelques vues intérieures d’un château. Probablement inspirée de Vampyr (1932, Carl Theodor Dreyer), la scène d’« enterrement prématuré » où l’infortunée est spectatrice de son acheminement jusqu’à sa dernière demeure, est assez envoûtante.
Avec ce film, Polselli lancera le genre « troupe de jeunes filles aux prises avec un monstre ». Une formule (dont la paternité revient également au brillant scénariste Ernesto Gastaldi) qui présente l’avantage d’allier deux arguments commerciaux : l’épouvante et les jeunes filles légèrement vêtues. Notons enfin la présence de Walter Brandi (le Pierre Mondy du film de vampire italien), et surtout l’importance des éléments érotiques, caractéristiques des gothiques de Renato Polselli.

Château extérieur 3       Château 04       Château crypte 1

• Après L’amante del vampiro, Renato Polselli tourne en 1961 L’orgie des vampires (Il mostro dell’opera) qui ne sortira qu’en 1964.
Ce film, qui semble osciller entre le ridicule et l’admirable, propose un très improbable mélange entre l’imagerie gothique et des chorégraphies à la Pina Bausch ! L’action est censée se dérouler dans un ancien château reconverti en théâtre. Le décor médiéval est pauvre, mais les quelques éléments disponibles sont assez bien utilisés. Le film ouvre sur une scène onirique qui, malgré le réveil de la rêveuse, semble se poursuivre durant tout le film, tant L’approche de Renato Polselli est irrationnelle et artificielle.
L’histoire propose à nouveau une variation sur le thème polsellien du groupe de jeunes filles cloîtrées, à la merci d’un vil personnage retrouvant chez l’une d’entre elles l’image de son amour perdu.
À noter : les femmes vampires enchaînées dans la cave selon une mise en scène que reprendra Alan Gibson en 1973 dans Dracula vit toujours à Londres.
Renato Polselli achèvera sa « trilogie gothique » en 1973 avec La réincarnation d’Isabelle (Riti, magie nere e segrete orge nel trecento…) que nous avons placé dans la page consacrée aux films pseudo-gothiques, car il s’éloigne trop du genre pour figurer avec les deux premiers.

           

• En 1960, constatant le succès commercial dont profite L’amante del vampiro de Renato Polselli, Piero Regnoli (1921-2001) écrit et réalise Des filles pour un vampire (L’ultima preda del vampiro). Regnoli, qui fut l’un des auteurs du scénario de I Vampiri, renonce cette fois au savant fou et opte plus prudemment pour la recette à succès de Polselli : la troupe de danseuses en nuisettes translucide prise au piège dans le château d’un vampire. Il va jusqu’à retourner sur les lieux de tournage de L’amante del vampiro, et reprend même Walter Brandi – le Pierre Mondy italien – dans le rôle du vampire, malgré le contre-emploi évident.
Regnoli ne persévérera pas dans le gothique. Il fait malheureusement partie de ces nombreux tâcherons italiens courant derrière les modes, quelle que soit la nature du film.
Malgré le manque de moyens, d’ambition, et le choix à bon compte d’une action se situant de nos jours (sans compter Walter Brandi qui est à Christopher Lee ce que Jacques Villeret est à Alain Delon), Des filles pour un vampire nous réserve quelques moments gothiques appréciables, sans doute d’une meilleure facture que ceux de Renato Polselli, notamment l’intense séquence dans la crypte (de 1:00 à 1:13), un passage avantageusement tourné en studio. Mais ce film nous offre donc aussi une visite du Palazzo Borghèse où Polselli avait déjà tourné L’amante del vampiro, et où Massimo Pupillo viendra filmer Vierges pour le bourreau en 1965.

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• Réalisé en 1962 par Riccardo Freda (1909-1999), L’effroyable secret du Dr Hichcock (L’orribile segreto del Dr. Hichcock) débute sur le sinistre spectacle d’un homme profanant une tombe dans un cimetière londonien. Cette scène initiale donne le ton d’un film baignant en permanence dans une atmosphère à la fois irréelle et morbide, soutenue par une musique sombre et envoûtante.
En ce qui concerne ses qualités gothiques, si les références au moyen-âge restent modestes (seule la crypte semble provenir de cette époque), le mystère et la menace surnaturelle sont omniprésents. Le thème (une jeune femme aux prises avec un spectre) et les situations (L’inquiétante demeure, le dédale sous-terrain, la nature menaçante, etc.) sont typiquement gothiques.

           

• Poursuivant sur sa lancée, Ricardo Freda réalise en 1963 Le spectre du Dr Hichcock (Lo spettro) dans lequel, conformément à la tradition gothique, le sinistre château s’avère être l’élément principal. Ses pièces surchargées, plongées en permanence dans l’obscurité, sont particulièrement oppressantes. Ses tristes occupants ne s’en libèrent que pour se rendre au cimetière voisin, lors des brèves apparitions d’un soleil blafard, bien vite happé par la nuit orageuse. Comme si cela ne suffisait pas, le macabre édifice écossais abrite un spectre…

             

La crypte du vampire (La cripta e l’incubo), réalisé en 1964 par Camillo Mastrocinque (1901-1969), est une valeur sûre du gothique dans le cinéma italien. Tout y est : une mystérieuse malédiction ancestrale, un huis clos hors du temps et du raisonnable, un décor médiéval, la nuit, les ruines, la peur… L’histoire semble inspirée de Nicolas Gogol et de Sheridan Le Fanu. Sorcellerie et vampirisme s’y affrontent, brouillant les cartes du bien et du mal. Mais nous retiendrons surtout la chapelle abandonnée, dont le sinistre tocsin nocturne attire vers ses ruines les jeunes femmes en chemise de nuit.
À noter que ce film est tourné dans le fameux château Balsorano (XVe siècle), dans la province de L’Aquila, région des Abruzzes, en Italie. Ce château servi de décors à bien d’autres productions, dont Vierges pour le bourreau, La septième tombe, ou encore, La réincarnation d’Isabelle.

             

• Comme son collègue Renato Polselli, Massimo Pupillo (1922-1999) réalisa une trilogie gothique. On lui doit, dans l’ordre : Le cimetière des morts vivants (juin 1965), Vierges pour le bourreau (novembre 1965), La Vengeance de Lady Morgan (décembre 1965). Pupillo n’aimait pas ce cinéma qu’il pratiqua pour l’argent. L’essentiel de son activité de cinéaste fut consacré au tournage de documentaire et de programmes éducatifs. Pupillo, c’est l’« intellectuel » du cinéma bis italien (et membre de la commission de censure italienne !).
Pour autant, sa trilogie ne manque pas d’intérêt. Voyons cela :

1 — Premier de la liste, Le cimetière des morts vivants (5 tombe per un medium), est un film notable du cinéma gothique italien. Malgré ses éléments de modernité (téléphone, automobile), il comporte les indices médiévaux de sa filiation avec ce genre. L’au-delà s’y manifeste sans cesse, dans une atmosphère étrange et terrifiante.
Ce film fut tourné au Castel Fusano, où Pupillo reviendra filmer La Vengeance de Lady Morgan.

            

2 — Ensuite vint le plus connu, et sans doute le plus coûteux des trois : Vierges pour le bourreau (Il boia scarlatto). Les Italiens ayant l’art de recycler leur succès, nous retrouvons ici le thème « polsello-gastaldien » de la troupe de jeunes filles séquestrée dans un château, avec au début la scène de la chauve-souris à l’identique du Masque du démon et, indéniablement, une touche de La chambre des tortures de Corman. C’est une sorte de remake de Des filles pour un vampire avec un bourreau à la place d’un vampire. On y retrouve même le tandem Walter Brandi et Alfredo Rizzo.
Les aspects gothiques sont intéressants, mais souvent gâchés par des choix de mise en scène. Nous avons l’égarement dans les dédales du château, un moment important du cinéma gothique (comme du roman gothique d’ailleurs). Il se fait bien sûr toujours dans une ambiance de peur. La salle de torture est belle, mais trop éclairée, et la frénésie du bourreau est gênante. La musique est inappropriée. Notons enfin que les vues extérieures sont tournées au château de Balsorano, alors que les vues intérieures sont filmées au Palazzo Borghese.
Pour qui cherche en premier l’ambiance gothique, ce film viendra en fin de liste.

1965 Il boia scarlatto 1     1965 Il boia scarlatto 2     1965 Il boia scarlatto 4

3 — Dernier volet de la trilogie, La vengeance de Lady Morgan (La vendetta di Lady Morgan) est probablement le plus gothique des trois. L’histoire est très proche de celle de Les amants d’outre-tombe [cf. infra] sorti en Italie exactement cinq mois auparavant. L’acteur Paul Muller y reprend le même rôle du mari assassin. Et, là encore, nous passons d’une première partie hitchcockienne à une seconde partie surnaturelle et onirique. Il est donc question de spectre, de vengeance, avec un château, une crypte, la nuit, l’orage… Le tout avec de beaux clairs-obscurs en noir et blanc.
Comme Le cimetière des morts vivants, ce film est tourné au Castel Fusano, un grand manoir datant du XVIIe siècle, dont l’apparence tient malheureusement plus du marquis de Vauban que de la Basilique Saint-Denis. Mais dans l’ensemble, nous sommes là dans le grand gothique italien, avec tout de même une fausse note : le cimetière et ses petites croix en carton plantées du matin.

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• En écrivant Les amants d’outre-tombe (Amanti d’oltretomba) qu’il réalisera en 1965, Mario Caiano devait avoir en mémoire les deux « Hichcock » de Riccardo Freda (1962 & 63), ou bien Le corps et le fouet de Mario Bava (1963), ou encore quelques films de Roger Corman inspirés d’Edgar Poe (on peut penser à The tomb of Ligeia, 1964) ; autant de récits gothiques où la jalousie et la vengeance sont plus fortes que la mort. Caiano connaît ses classiques, et enferme ses sept personnages — dont deux spectres — dans un château qui, s’il n’a rien de médiéval, n’en est pas moins étouffant. Crypte mystérieuse, nuit orageuse, révélations épouvantables, tout cela ne semble pas avoir suffi à Caiano qui ajouta une histoire de savant fou inspiré par Les vampires (I Vampiri, 1956). Ces éléments de science-fiction viennent légèrement diluer l’efficacité gothique du film.

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• Chaque décennie (des années 30 aux années 70) produira un gothique sensiblement différent. Réalisé en 1973 par Luigi Batzella (1924-2008), Les vierges de la pleine lune, (Il plenilunio delle vergini), sera filmé comme on filmait alors les giallos en Italie. Exit le clair-obscur et les lumières colorées, tout est blanc, trop exposé, trop réel. Tout est filmé in situ, quasiment sans décors. Et même si le tournage a lieu au fameux château de Balsorano, l’atmosphère gothique est pauvre. Alors que l’érotisme gagnait du terrain, les productions de cette décennie ont toutes perdu en « intensité gothique » (une mutation bien illustrée par Vampyres que José Ramón Larraz réalise l’année suivante).
S’inspirant de Dracula, mais aussi de Bathory, des rites sataniques, ou encore d’Edgar Poe (l’enterrement prématuré), Les vierges de la pleine lune mérite tout de même une petite place au panthéon du gothique, non-pas pour les thèmes abordés, mais pour ses quelques scènes ténébreuses et sépulcrales.

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• Réalisé en 1993 par Michele Soavi (1957), Dellamorte dellamore est une histoire de zombie traitée sur un mode autant gothique qu’horrifique. Comme son compatriote Mario Bava, Soavi fut peintre avant de devenir cinéaste ; une qualité manifestement utile pour filmer de belles images. Les éléments comiques et gores tendent cependant à diluer les aspects gothiques du film.

Cimetière     Mort 2     Mort 1

2 réponses à “Les autres gothiques italiens

  1. À propos de la trilogie gothique de Renato Polselli :
    L’amante del vampiro (1960, La maîtresse du vampire) est un film difficile à trouver. Je n’en connais pas d’édition DVD. Mais une version intégrale est disponible sur YouTube.
    Il n’en va pas de même de L’orgie des vampires (1961). Mais Artus Films (la très honorable entreprise française), l’a édité dans sa superbe collection « Les chefs-d’oeuvre du Gothique ».
    Notons enfin La réincarnation d’Isabel (ou Rites, magie noire et orgies secrètes au XIVe), sortie en 1973, qui sera ajouté à cette page dans quelque temps.

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