Le gothique de Mario Bava

— Célèbre notamment pour ses films gothiques, le réalisateur italien Mario Bava (1914-1980) n’en tourna pourtant que trois majeurs. Un chiffre que l’on peut être tenté de doubler si l’on considère les connotations fortement gothiques de trois autres de ses œuvres. Comme indiqué initialement, nous restons très réservés sur cette dilution conceptuelle. Nous évoquerons donc d’abord ses films proprement gothiques, puis nous passerons en revue les autres.

Toujours est-il que la qualité compensa la quantité. Il faut dire que ce peintre de formation, puis directeur de la photographie, disposait des meilleures compétences pour s’attaquer à ce genre reposant beaucoup sur le décor et l’image.

Le Masque du démon (La maschera del demonio), opportunément tourné en 1960 — alors que la Hammer Film donnait le ton à l’ensemble du cinéma d’épouvante —, montre la parfaite assimilation par Bava des codes du gothique. Ce style ne craint pas la démesure que lui apportera le cinéaste italien.
La crypte du Masque du démon est un sommet du gothique au cinéma ; un décor à 360° de ruines médiévales que découvrent, par une nuit brumeuse, des voyageurs bravant une terrible malédiction. Nos malheureux protagonistes y accèdent soit par les décombres d’une chapelle abandonnée, soit par un passage dérobé venant du château. De celui-ci, nous découvrons la grande salle, et deux chambres lugubres à souhait. Les vues extérieures sont tout autant impressionnantes, notamment le cimetière (dans le style « Corman »), ou encore le fiacre très baroque se déplaçant en images ralenties. Merci Mr Bava !

        

Black Sunday-château chambre A2     Black Sunday-château couloirs 1     Black Sunday-cimetière 3

• Comme Mario Bava, Roger Corman emboîte le pas de la Hammer Film en 1960. Le Masque du démon ayant été un gros succès commercial pour l’A.I.P. qui distribue aux USA les films des deux réalisateurs, il n’est pas étonnant de constater des similitudes dans leurs productions. Barbara Steele passera de Bava à Corman, Mark Damon fera le chemin inverse et, pour ce qui nous concerne, il n’est peut-être pas fortuit que certains visuels gothiques italiens évoquent les Américains, et vis versa.
Tourné en 1963, Les Trois Visages de la peur (I tre volti della paura), est un film à sketches dont le succès inspirera probablement ceux de la Amicus. Le segment qui nous intéresse ici est bien sûr celui des Wurdalak. L’église en ruine, L’environnement tourmenté, la menace surnaturelle permanente, la fuite des amants dans la nuit brumeuse : 100 % gothique.

Ruines extérieur 03-     Ruines extérieur 07-     Ruines 02-

Ruines 03-     Ruines 24-     Maison extérieur 3

• 1963 est une très bonne année pour le cinéma gothique, et Le Corps et le Fouet (La frusta e il corpo) est sans doute la plus remarquable des productions de ce millésime. Pour ma part, je dirais même que c’est un des plus grands films gothiques de tous les temps. Mario Bava est au sommet de son art. Exploitant à merveille les somptueux décors intérieurs du château ancestral, de la chapelle et de sa crypte, il fait lentement passer les personnages de l’ombre aux lumières, dont les couleurs surnaturelles se succèdent sans transition.
Détachés des règles du monde, accaparés par la hantise et la folie, nos cinq aristocrates traversent ici un long rêve macabre rythmé par une musique triste et sombre.

Escalier crypte 3 bis    Crypte gisant 1 bis    Nevenka 2 bis

Etage couloir 04 [vers fond] bis    Grande salle [vue fond] 1 bis    Etage couloir 07 [vers fond] bis

— Comme annoncé supra, passons maintenant aux trois gothiques « secondaires » dans l’œuvre du maître italien.

• Deux grands noms du cinéma gothique sont associés dans la réalisation du premier film d’épouvante sonore italien : Riccardo Freda et Mario Bava tournent ensemble Les Vampires (I vampiri) en 1956, avant même la seconde vague gothique que lancera la Hammer Film à partir de 1957. Cela dit, les vampires dont il est ici question relèvent plus de la science-fiction que du surnaturel. Mais l’énigmatique Duchesse dans son incroyable château médiéval pose magistralement les fondements de l’imagerie gothique italienne (la crypte, le sinistre enterrement, l’inquiétante architecture décrépite, les grandes salles où ondoient d’interminables rideaux fantomatiques, etc.).

Crypte entrée 2    Grande salle 01    Château extérieur 3

• Résumer en deux phrases Opération peur (Operazione paura) de 1966 pourrait donner : aux environs de 1910, dans un village médiéval d’Europe centrale, sévit un spectre meurtrier. Seule la révélation d’un terrible secret pourra mettre un terme à cette malédiction.
Bien que médiéval, un village offre moins qu’un château l’impression de claustration si importante dans le gothique. Mario Bava exploite au mieux les ruines filmées de nuit. Mais les trop nombreux personnages ne se départissent pas assez d’une certaine trivialité nuisant à l’ambiance recherchée. La « magie gothique » viendra surtout des plans réalisés en studio, dans la crypte et dans le cimetière (dont certains éléments viennent du Masque du démon).

Village 14-     Crypte entrée 1-     Cimetière 05-

[…]
1972 : Baron vampire (Gli orrori del castello di Norimberga)

3 réponses à “Le gothique de Mario Bava

  1. Merci pour cet article fouillé. Et en effet, je me fais souvent la remarque que comme tu le dis si bien « 1963 est une très bonne année pour le cinéma gothique ». Notamment pour ce qui est de Riccardo Freda et d’Antonio Margheriti. D’ailleurs ces temps-ci, j’ai délaissé le Gothique Margheriti pour le Margheriti réalisateur d’effets spéciaux et d’excellents films de SF dont les Gamma Uno que j’adore.
    Concernant Bava, je reste un inconditionnel de Le Corps et le Fouet et peut-être plus encore que le magnifique Le Masque du démon. Le Corps et le Fouet est gothique comme tu l’indiques mais j’ajouterais aussi qu’il est profondément romantique dans le sens de la Littérature de ce terme. Il y a cette fascination pour le masochisme présente dans Les Souffrances du jeune Werther (1774), La Morte amoureuse (1836) ou même L’Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut (1753) et Donatien Alphonse François de Sade + Leopold von Sacher-Masoch. Le tout baigné dans cette atmosphère gothique que tu décris bien. Et personnellement, j’apprécie lorsque le gothique prend une profondeur romantique, ça ouvre plusieurs portes dans l’esprit du spectateur. Et on retrouve moins cette profondeur dans les autres films de Bava (c’est un avis personnel), bien qu’Opération peur offre un peu de ça.

    • Merci Trapard d’abord d’avoir lu cette page consacrée à Mario Bava, et ensuite pour cette analyse très intéressante.
      En effet, le gothique est profondément lié au romantisme. Il en exprime le versant le plus sombre. Le gothique et le romantisme sont concomitants et puisent à la même source. On peut la définir comme une mise à distance de la logique, du rationnel, du fonctionnel, du réaliste, du social, etc. afin de mettre en avant le vécu émotionnel intime de l’individu, ses affects, sa part de rêve, son évasion des contingences et des nécessités de la réalité. Le mouvement gothique et le mouvement romantique sont une forme de rejet du classicisme, de la culture des Lumières du XVIIIe devenue trop étouffante au goût de certains.
      L’expression proprement romanesque du romantisme, dont tu cites plusieurs ouvrages, fut un vecteur majeur du gothique, du moins en quantité éditoriale. Pour ma part, je pense que l’âme du gothique se trouve déjà dans sa forme poétique première ; des textes brefs, centrés sur les seules impressions, émotions, et pensées irrationnelles fugitives, sans forcément situer ces courts instants dans une trame narrative, avec des personnages en situations, agissant en direction d’un objectif, etc. Le gothique primitif c’est aussi l’émotion ressentie lorsque l’on découvre des ruines médiévales, par temps orageux ; une forme de « tourisme » encore pratiquée.
      Par conséquent, pour en revenir au film Le corps et le fouet, il y a en effet cette relation passionnelle entre Kurt et Nevenka. J’aurais envie de dire que cette relation apporte la dimension romantique de ce film, mais elle n’est pas intrinsèquement gothique. En effet, on peut dire que Portier de nuit, le film de Liliana Cavani (1974), raconte la même passion morbide, dans un tout autre contexte. Ce qui fait un film gothique c’est son contexte sombre et « sublime » (au sens esthétique du terme), c’est le vertige d’un rêve macabre où les ruines du passé raisonnent de notre peur du néant, c’est la nuit insondable que nos rêves s’empressent de peupler de formes irrationnelles…
      Bref, tu soulignes la profondeur que le romantisme apporte au gothique. C’est une remarque très intéressante, parce qu’en général (y compris chez Mario Bava), c’est plutôt le fantastique et l’épouvante qui sont associés au gothique, pour des raisons commerciales. Les vampires remplissent plus les salles que les êtres « normaux », fussent-ils atteints de folie. D’ailleurs, Le corps et le fouet fut un échec commercial. Mais il est vrai que l’association romantisme et gothique laisse peut-être plus de place à l’émotion gothique que ne le fait l’épouvante. Grâce à ton observation, je comprends mieux cet aspect du cinéma gothique. Il explique d’ailleurs que l’amateur de gothique, en plus des classiques de l’épouvante, appréciera La tour de Nesle (Abel Gance, 1955), Le château des amants maudits (Riccardo Freda, 1956), ou encore Lucrèce Borgia (Christian Jaque, 1953).

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