Avant-propos

J’ai hésité à me montrer critique dans cet avant-propos, car ça n’est pas le ton que je compte donner à ces pages. Mon intention est de célébrer avec enthousiasme les œuvres gothiques. Au pire, seront mentionnées les quelques insuffisances de celles admises de justesse dans cet ensemble bien défini. Accordez-moi cependant une dérogation limitée à cette introduction, où quelques appréciations plus personnelles et réprobatrices seront exprimées, visant tout de même à préciser le fondement et l’objet de cette entreprise.

Si un site ou un blog de cette nature avait existé, je n’en aurais pas lancé un second. J’eusse aimé que ces pages existassent déjà. Son auteur m’aurait fait gagner bien du temps dans mon exploration de ce thème. Force est de constater que sur l’internet, où tout est réputé affiché, personne n’avait convenablement traité du gothique au cinéma. J’ai l’impression de me montrer péremptoire en annonçant cela, et j’invite chacun à me contredire s’il le peut. Mais il ne suffit pas de brandir les termes « gothique », ou « cinéma gothique » pour en dire quelque chose ; des centaines de sites ou blogs utilisent ce vocabulaire, presque toujours sans aucune pertinence avec le sujet. La littérature imprimée ne fait pas souvent mieux.
Dans les meilleurs des cas, l’évocation du gothique au cinéma sert à chroniquer les films relevant du genre.
Dans les pires des cas : c’est n’importe quoi. Par exemple, dans son livre Le Cinéma gothique Un genre mutant (2009, Camion noir), Valérie Palacios montre qu’elle n’a rien compris à cette notion. Avec de tels écrits, il n’est pas étonnant qu’elle perde son sens ; un sens pourtant précis, que j’ai eu soin de définir préalablement. Il ne s’agit pas de prendre une posture d’érudition et de jouer les arbitres, mais très simplement de savoir ce que l’on va regarder lorsqu’un film est qualifié de gothique. Si, comme le proposent Valérie Palacios et consorts, on range Blade Runner (1982) dans le gothique, alors ce terme ne veut plus rien dire, il perd sa valeur discriminante et ne sert plus à rien.
Mon intention est uniquement d’indiquer où trouver des séquences gothiques au cinéma après avoir redonné à cette notion son sens légitime. Mon but est de faire ressortir l’homogénéité des thèmes proprement gothiques, car il s’agit d’une ambiance singulière suscitée par des représentations précisément codifiées.
À cette fin, je ne raconte pas les films évoqués et illustrés dans ces pages. Je n’apporte pas d’information autre que celles utiles pour en saisir la part gothique. Qu’importe la forêt, ou même l’arbre, ici nous ne cueillerons que le fruit. D’autres sites sont là pour fournir les détails techniques.

Mon point de départ est le visionnage, en 1975, de La légende des 7 vampires d’or. Pourquoi la modeste part de gothique contenue dans ce film m’est-elle restée en tête ? Peu importe. Mais il m’a fallu bien des années pour identifier cet élément, et le distinguer de l’épouvante en général. Sait-on jamais assez précisément ce qui nous plaît en toute chose ? Je pense que l’on gagne beaucoup, en temps et en satisfaction, en cherchant à identifier l’élément central d’un attrait.
Je suppose qu’il reste un bon nombre d’amateurs de gothique traditionnel ; peut-être même certains qui s’ignorent. Puissent ces pages leur faire gagner temps et satisfactions. Puissent-elles également contribuer à régénérer cette poésie de la nuit.

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3 réponses à “Avant-propos

  1. Bonjour,

    Votre site me paraît des plus intéressants et je pense que je vais passer de longues heures (jours?) à le consulter. Je viens donc de parcourir votre « Avant-propos ». Je suis d’accord avec vous pour dire que le livre de Valérie Palacios, que j’ai lu de la première à la dernière page, ne restera pas dans les annales de la littérature sur le cinéma gothique, principalement à cause de ses erreurs et et de ses nombreuses approximations. D’un autre côté, j’ai toujours pensé que l’on devait, en cette matière, se référer à la vision anglo-saxonne du « gothique » et peut-être même dépasser la définition inspirée de la littérature pour donner une vision plus « culturelle » de ce genre protéiforme. J’ai abordé ce sujet par le biais de la subculture gothique et j’ai sans doute une vision différente de la vôtre quant à la définition du genre. Ainsi, si Blade Runner et Alien ne peuvent pas être qualifiés de « gothiques » au sens où peuvent l’être des films qui s’inscrivent dans la continuité du genre littéraire (comme Frankenstein ou Dracula), on peut cependant étudier des éléments du gothique à travers ces oeuvres (cfr http://www.apieceofmonologue.com/2009/11/gothic-tradition-in-alien-and-blade.html), ce qui permet de les intégrer dans des corpus (bibliographiques) certes un peu larges mais qui n’en sont pas moins pertinents (voir The New critical idiom de Fred Botting), enfin… je le crois. Ne pourrait-on voir, à l’instar de Botting, un parallélisme entre les Replicants de Ridley Scott et la créature de Victor Frankenstein? On ne peut nier le « romantisme noir » qui est dépeint dans le film de Scott. Je n’aurais pour ma part aucune difficulté à qualifier l’environnement visuel du film de « gothique » si tant est que la néo-Los Angeles qui nous est présentée puisse vous évoquer le sublime dont il est constamment question quand on cite le gothique. Mon propos est de dire qu’en s’enfermant dans une définition (trop?) stricte, on perd ce qui est central dans la culture gothique, à savoir c’est ce semblant d’immortalité qui lui va si bien. Depuis qu’il existe, l’art gothique (au sens large du terme) n’a eu de cesse de se renouveler ; c’est ce que V. Palacios n’a pas eu le bonheur de démontrer dans son livre alors qu’il est sous-titré : « Un genre mutant ».

    Que l’on soit d’accord ou pas sur la définition du gothique, je pense, comme vous, qu’il ne faut pas trop s’interroger sur l’origine d’une passion: on perdrait ce temps précieux qui consiste simplement à en jouir ^^)

    Cordialement vôtre.

    T.L.

    • Bonjour.

      Merci pour ce commentaire que j’ai lu avec intérêt.
      En matière artistique, la réfutation n’a jamais cours. Rien ne viendra empêcher formellement quiconque de définir comme il le souhaite les termes qu’il utilise. Cette relativité bien légitime tient à la subjectivité indépassable de l’expérience de chacun face à un livre, un film, etc.
      Cela dit, il me semble gênant, ne serait-ce que pour explorer les œuvres si nombreuses qui nous sont offertes, qu’un terme prenne une définition trop large, quelle qu’elle soit. Par exemple, lorsque l’on parle aujourd’hui de la musique « rock », sait-on ce que l’on va écouter ? Bien trop de styles très différents entrent dans cet ensemble.
      Mon point de vue est de conserver au terme gothique des limites qui permettent de se faire une idée relativement ciblée de ce à quoi il se réfère. Mais, pour ne pas me montrer trop borné, j’ai tout de même ajouté les catégories : « pseudo-gothique », « influences gothiques », ainsi que « les modernes » afin de couvrir une partie de ce que vous pointez comme les évolutions licites du gothique initial.
      Il ne me semble pas nécessaire d’aller plus loin que cela. Car, comme vous le mentionnez vous-même, nous disposons déjà d’autres qualificatifs pour rendre compte du lien émotionnel entre, par exemple, une crypte médiévale et l’épave du vaisseau extraterrestre dans Alien. Il s’agit du sublime. Le sublime n’a en effet pas du tout les mêmes limitations sémantiques dues à l’ancrage culturel du gothique traditionnel. On peut même se risquer à établir une généalogie entre le film de Ridley Scott et celui de Mario Bava dont il s’inspire : La planète des vampires (1965) ; Bava étant par ailleurs un des maîtres du cinéma gothique.
      Si l’on annonce qu’Alien est un film où domine le sublime, il me semble que l’on informe bien le spectateur éventuel sur sa nature visuelle et émotionnelle. Il ne me paraît pas nécessaire d’en plus le qualifier de gothique, sachant alors que cela convoque aussi la vision portée par le XVIIIe sur le moyen âge. Il faut dire que j’ai tenu compte – car c’est un travail de très grande qualité – de la thèse de Maurice Lévy (publiée chez Albin Michel sous le titre Le roman « gothique » anglais 1764-1824), pour qui il ne peut y avoir de gothique sans référence au médiéval. Relativement à cet auteur, je propose déjà une approche élargie du gothique, puisque je vais jusqu’à faire sauter ce « verrou spatio-temporel » dans ce que je nomme le pseudo-gothique.
      Mais je note que si ma référence fondamentale est tirée du travail de Maurice Lévy, la vôtre semble reposer sur le « semblant d’immortalité ». C’est peut-être là que nos visions diffèrent. Je dirais, en faveur de la mienne, que l’analyse très documentée et argumentée de Maurice Lévy est particulièrement convaincante sur le sens profond de ce que l’on a nommé gothique en littérature. Sa démonstration plaide solidement en faveur d’un lien indéfectible entre le XVIIIe anglais hanté par ses fantômes du moyen âge et l’appellation métonymique dont on baptisa ce mouvement : le gothique, comme le style architectural apparu en Europe au XIIe siècle.

      Merci encore pour votre commentaire et pour le temps passé sur le site. À noter qu’il est encore très incomplet. J’avance trop lentement, car je ne peux y consacrer qu’un temps limité, or je tiens à extraire moi-même chaque image illustrant les films cités (et non les prendre sur l’internet), ce qui me ralentit beaucoup.
      Je viens de découvrir sur Alchemerya la bande-annonce de Dracula Untold. Au risque d’accentuer encore l’impression de conservatisme, je dois dire que je me désintéresse de tous ces films de vampire qui mettent « Dracula » dans leur titre uniquement pour augmenter le nombre d’entrées. Cela me fait penser au film Countesse Dracula (Hammer Film, 1971) qui devait s’appeler quelque chose comme La Contesse Sanglante. Or, une fois tourné, dans l’unique espoir de « booster » le box-office, c’est devenu Countesse Dracula. Navrant. En un sens, c’est un peu le même problème que le terme gothique : le nom propre Dracula se réfère indéniablement à l’œuvre de Bram Stoker. Il est trompeur de le voir porter par des personnages qui s’éloignent trop du vampire de Stoker. C’est une forme de mensonge. Le « Dracula » de Francis Ford Coppola est un bel exemple : un « Dracula » amoureux qui renonce à son instinct pour compter fleurette à sa belle… Alors que Stoker a créé un animal, uniquement guidé par ses pulsions de chasseur. Dracula Untold est sans doute un très bon film, mais pourquoi « Dracula » ? Enfin, c’est un autre débat.

      Bien cordialement.

      R.

  2. Bonsoir,

    J’avoue n’avoir consulté en profondeur aucune autre page de votre site hormis l’avant-propos. Sans doute aurais-eu une meilleure idée de l’angle de vue sous lequel vous abordez le gothique au cinéma. Je ne suis pas du tout étonné que Maurice Lévy soit une de vos références, je reconnais dans vos textes le même souci de rigueur intellectuelle (et c’est un compliment, pas une critique) que celui que l’on découvre à la lecture de son livre sur le roman gothique anglais. Bien entendu, je ne conteste absolument pas les limites chronologiques du gothique traditionnel (anglais) – qui suis-je pour le faire – mais je m’autorise une certaine souplesse dans l’usage de l’épithète « gothique » à l’instar de ce qui est pratiqué par les chercheurs anglo-saxons qui n’hésitent pas à multiplier les sous-genres pour désigner les « héritiers » du roman noir anglais (victorian, post-victorian, southern, …). Dans le domaine francophone, Joëlle Prungnaud, dans Gothique et décadence, analyse également la continuité du genre au 19ème siècle. L’historien Richard Davenport-Hines, dans son ouvrage Gothic: four hundred years of excess…, va encore plus loin. C’est donc en lisant ces auteurs que j’ai fini par me convaincre que je pouvais, dans une certaine mesure, suivre leur exemple et qualifier de « gothique » des oeuvres comme Salem de Stephen King p.e. ou Les Prédateurs de Whitley Strieber ou encore les Chroniques des vampires d’Anne Rice.

    C’est de la continuité d’un genre que je parle quand j’évoque ce « semblant d’immortalité » dans mon commentaire précédent. Selon moi, il existe une filiation sensible entre le gothique traditionnel et la littérature, que l’on qualifie désormais de fantastique, d’inspiration gothique. C’est ce point de vue que j’ai défendu dans un travail de fin d’études (baccalauréat bibliothécaire-documentaliste) portant sur le mouvement gothique en relation avec les « arts » mêmement qualifiés (Subculture gothique et romantisme noir: rapports entre littératures et arts sombres : médiagraphie analytique). Dans ce document, je cite aussi bien Antonin Artaud qu’Horace Walpole ou Poppy Z. Brite comme représentants d’un corpus bibliographique susceptible de susciter de l’intérêt pour les membres de la communauté gothique. Dans le domaine musical, milieu qui emprunte énormément à la littérature et au cinéma, j’ai été frappé par la persistance du genre gothique et ses déclinaisons, depuis les années 70 jusqu’à nos jours. Il existe, à mon humble avis, une « communauté d’esprit » entre ces créations, élément(s) commun(s) que j’ai eu énormément de mal à définir si ce n’est par le biais des émotions suscitées lorsque l’on est confronté au travail de ces divers auteurs, musiciens, réalisateurs, créateurs de mode… des sentiments fortement liés à cette notion de romantisme noir mais qu’il m’a été impossible de traduire en des critères précis (à cause notamment de la diversité des domaines que j’ai voulu documenter dans mon travail). Vous avez ainsi un idée plus claire de la manière dont j’ai abordé le gothique ; je me suis intéressé à la littérature comme élément culturellement primordial dans le développement d’une sensibilité gothique sur le plan sociologique. J’ai suivi en cela le travail d’un sociologue belge qui avait dans son travail identifié ce qu’il appelait les véhicules de l’art gothique (le cinéma étant l’un de ces véhicules).

    Mon point de vue donc est principalement celui du documentaliste qui consiste à être capable de circonscrire la documentation sur un sujet précis et dans un contexte défini mais également de proposer des déclinaisons de ce sujet et des lectures appropriées dans une perspective multidisciplinaire.

    Ce qui ne m’empêche pas d’abonder dans votre sens quand vous dites que le Sublime suffit amplement à identifier un film tel qu’Alien : le huitième passager. J’ai lu quelque part que Ridley Scott voulait donner au vaisseau Nostromo l’aspect d’une cathédrale gothique où les couloirs labyrinthiques étaient censés évoquer les souterrains obscurs des films gothiques traditionnels. Mais une intention justifie-t-elle à elle seule l’usage de l’épithète gothique concernant ce film? Personnellement j’en doute mais je sais que d’aucuns n’ont pas hésité à « classer » ce film dans un sous-genre du cinéma de science-fiction qui ne laisse planer aucun doute: gothic Sci Fi. En tant que documentaliste, et curieux de tout ce qui concerne le gothique dans une acception large, si j’évacue cette notion, je me coupe d’un lien vers un document potentiellement (j’insiste sur l’adverbe) pertinent.

    Aussi paradoxal que cela puisse paraître, je pars du principe qu’aucune classification n’est entièrement correcte. Non pas que j’en sois convaincu à titre personnel mais je sais qu’il est démontré en mathématique qu’aucun classement n’est exempt d’un biais statistique (c’est ce que démontre le théorème du vilain petit canard de Satoshi Watanabe: suivant les critères que l’on s’impose, un cygne peut être confondu avec un canard), ce qui voue à l’échec toutes les classifications possibles (paradoxal pour un documentaliste qui ne jure que par la CDU ou Dewey ^^). Mais pas vraiment en fait… car en effet, une classification n’est jamais que le reflet de l’usage que l’on va faire d’un ensemble de documents. Autrement dit, une classification en vaut bien une autre du moment qu’elle rempli les objectifs qu’on lui a assigné.

    C’est la raison pour laquelle je valorise par-dessus tout la cohérence et il me semble que c’est une qualité indéniable de votre démarche. Raison pour laquelle, je ne vais pas manquer de revenir sur votre site, pour autant que mon emploi du temps me le permette.

    A bientôt donc.

    T.L.

    PS: Dracula untold n’est pas un grand film, je dirais qu’il est d’honnête facture et distrayant. Si vous trouvez que la version de Coppola est une trahison du livre de Stoker, vous risquez alors de trouver les mêmes motifs d’insatisfaction reproduits ici puisque le personnage le Vlad Tepes décrit dans le film, dans un contexte historique relativement proche de celui du vrai prince valaque, embrasse la condition de vampire par amour pour sa femme, son fils et, accessoirement, pour protéger son peuple de la menace ottomane. On est plus proche du héros national roumain que du « gothic vilain » des fictions traditionnelles. En ce qui me concerne, à propos de Dracula, j’aurai toujours deux livres de chevet, le roman de Stoker et l’essai de Matei Cazacu sur le personnage historique de Vlad Tepes. ^^)

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