Les « modernes »

Héritières du roman anglais du XVIIIe et du cinéma expressionniste allemand des années 20, il y eut deux grandes périodes gothiques dans le cinéma : durant les années 30 et 40, à l’« âge d’or » des studios Universal, et durant les années 60 sous l’impulsion de la Hammer Film. Ce genre pourrait-il connaître une nouvelle prédominance ? On peut en douter pour deux raisons :
— Ainsi que nous le notions en conclusion sur Les origines du « gothique », la censure fut jadis favorable à ce cinéma, car le gothique relève plutôt de la terreur qui suggère, que de l’horreur qui montre. Or les amateurs de cinéma d’épouvante semblent majoritairement attirés par l’horreur qui, à partir des années 70, ne fut pratiquement plus limitée par la censure. La terreur gothique ne serait donc plus suffisamment rentable pour occuper le marché.
— La seconde raison serait paradoxalement une conséquence de l’attrait qu’exerce encore aujourd’hui le visuel gothique. Un bon nombre de films (dont certains figurent sur cette page) utilisent un environnement fortement influencé par l’héritage gothique pour accentuer la noirceur de leurs mises en scène. C’est à la fois une manière de faire survivre cet héritage, mais aussi de le galvauder en ne lui accordant qu’une place contingente dans un contexte trop actuel.

Voyons ici ces films « modernes », qui ajoutent une touche gothique à des récits hétéroclites.

• Pour l’amateur de gothique, la série des Underworld présente la grande qualité d’être particulièrement sombre. Le noir et le bleu de la nuit y sont omniprésents. Le sublime y a sa part, tant au niveau des décors outranciers que d’une nature filmée sous ses aspects grandioses et inquiétants (la nuit, la forêt, l’orage, les pics montagneux). Pour le reste, rien de gothique : point d’architecture médiévale, ni de rêve, ni de mystère, ni d’Au-Delà. Vampires et loups-garous font l’objet d’explications biologiques rigoureuses, et le thème fondamental de ces films porte sur une véritable lutte des classes entre ces deux aberrations de la nature. Le contraste est donc total entre l’inquiétante noirceur d’images éveillant en nous l’attrait du sublime, et un récit très complexe, relevant du matérialisme dialectique.
Dans Underworld Evolution (2006), l’ancien monastère où le personnage de Tanis est exilé, et surtout le château en ruine où se trouve William, le grand loup-garou, nous offre les images les plus gothiques de la série.

   

Les rivières pourpres 2 Les anges de l’apocalypse (2004) est un film sans intérêt, si ce n’est la présence du grand Christopher Lee — montrant ici sa parfaite maîtrise de la langue de Molière —, et surtout celle de la très gothique abbaye de Labaudieu, en Lorraine (en réalité l’abbaye de Lavaudieu en Auvergne, avec son cloître du XIe siècle). Le récit n’a rien de gothique, mais quelques belles images peuvent être tirées de ce film.

Clocher 1    cloître 07    cloître 02

Le seigneur des anneaux — La communauté de l’anneau (The Lord of the Rings: The Fellowship of the Ring) 2001 ;
Le seigneur des anneaux — Les deux tours (The Lord of the Rings: The Two Towers) 2002 ;
Le seigneur des anneaux — Le retour du roi (The Lord of the Rings: The Return of the King) 2003.
L’œuvre de J.R.R. Tolkien (1892-1973), bien que relevant de la « fantasy », contient d’insistantes références à la chevalerie médiévales, que l’on retrouve au premier plan dans l’adaptation du Seigneur des anneaux réalisée par Peter Jackson. Or Horace Walpole, auteur du premier roman gothique, considérait le roman de chevalerie comme un ingrédient principal de son texte. Mais pour qu’émerge le gothique au cinéma, il faut que la face la plus sombre du moyen-âge soit mise en avant ; un aspect que Peter Jackson ne négligera pas si l’on considère la grande noirceur des tenants du mal. On remarquera notamment les chevaliers noirs, les nazgûls, ces âmes damnées, spectres invisibles sous leurs grands manteaux noirs, que Peter Jackson fait se mouvoir au ralenti, à la manière d’un Amando De Ossorio dans La révolte des morts-vivants (1971), ou à la manière d’un Roy Ward Baker dans La légende des 7 vampires d’or (1974), ou encore à la manière d’un Mario Bava dans Le masque du démon (1961) où se trouve la cauchemardesque chevauchée au ralenti de l’attelage du terrible Javutich. Autant de précédents que Jackson ne pouvait pas ignorer, et qui ancrent en partie son film dans cette tradition.
Cela dit, la trilogie dans son ensemble va bien au-delà du gothique. Ce dernier est largement dilué dans une mythologie hétéroclite, excessivement fantastique et féérique. Rien que la grande complexité du récit s’oppose aux formes du gothique, qui se caractérisent avant tout par l’expression élémentaire de ses sombres émotions, enfin débarrassées des trépidations de l’espoir.

Amando De Ossorio (1971)                         Peter Jackson   (2001)

1971-Blind dead 01                       nazgûls

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